Patrick Peltier
2016, Solange Clouvel


Solange Clouvel, 2016
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De l'eau au moulin
Remous de la rivière sous l’atelier du sculpteur. Silence du puits et de la mare de part et d’autre de l’atelier du peintre. Eau de la Creuse tombant sur l’abée du Moulin de la Filature. Eau giclant du robinet sur les mains colorées du sculpteur et du peintre au sortir de leurs ateliers. Eau vive. Eau dormante.

En guise de couvoir, un coffrage mélaminé pour l’un, un polygone biseauté en polypropylène pour l’autre. Y incube la forme. A son éclosion, le premier alors s’abolira ; le second alors se dérobera plus ou moins sous le pigment. Coquilles brisées, fêlées, creuses. Spires
Sculpteurs et peintre nidificateurs. Pour brindilles, mousse, paille, herbe, feuilles et plumes, Patrick Peltier et Joël Frémiot font réserve d’humbles matériaux de construction, d’isolation : béton, bois, pierre, polymère synthétique. Détournés de leur fonction usuelle. Autre mise en chantier.
Sculpteur et peintre baliseurs, ils les transfigurent en repères : bornes milliaires et poteaux indicateurs ; enseignes mobiles ou fixes et panneaux signalétiques. Factice, ce système de balisage ! Le long de leur chemin de randonnée, les entailles sur l’écorce gercée d’un tronc, les traits de peinture sur une pierre grenée, les incisions sur un panonceau fiché de guingois ne sont pas les indices d’un parcours à suivre. Mais autant de jalons faussement alignés, à en égarer la déambulation du regardeur. Dans cette futaie de Tom Pouce, les couleurs d’un Petit Poucet désorienté en perdent la boussole. Ombres absolues, ombres relatives, ombres portées qui ne se font pas d’ombre. En partance. Co-errance. Jeu de pistes brouillées et jeu de cache-cache non contrefait. Masquer, démasquer, voiler, dévoiler, c’est jouer à colin-maillard, c’est du pareil au même, que le grésage lisse des aspérités ou que du ponçage émerge un grain. Un volume s’érige, se hausse du col ; une surface s’aplatit, laminée à l’extrême. Sculpteur et peintre comme l’ombre et le corps.
Pyogène, le béton exsude, transpire une eau teintée. Bave grimée. Couleur à dose forcée qu’un ciment humidifuge pâlit. Le polypropylène refuse le colorant que le chiffon du peintre essuie. Sculpteur et peintre mitonnent dans l’attente. Factionnaires d’un inachèvement. Centrifuge chez l’un, le pigment sue de l’intérieur du volume. Révélation. Centripète chez l’autre, il se terre, se fond, s’empâte et se perd sur et dans la surface. Enfouissement. Imbibition et dessiccation. D’un côté, essor interne d’une couleur qui s’étoile. De l’autre, application sur le support d’un chromatisme qui s’étiole. La sculpture briguerait la polychromie et aurait des démangeaisons de peinture, alors que la peinture se rêverait monochrome et, prurigineuse, se verrait parfois comme une sculpture plate. Tentations latentes. Desseins voisins : volume ou surface, le dessin borne et paraphe des espaces, leur appose sa griffe.
La courbe manque ; la spirale est invisible : mais elles sont données à voir et hantent les deux propositions dans la quête d’un centre pourtant esquivé. Ici, la verticalité, parfois un peu oblique, parfois écrêtée, déstabilise les sculptures en un léger désaxage, un frêle chavirement. Là, l’horizontalité hachée, orpheline, déséquilibre les peintures en un trébuchement pentu, une déviation chancelante. Sculpteur et peintre en porte-à-faux. Partant, imperceptible vertige. Perceptible ici puisque double.
Ce trouble, l’imprévisibilité déroutante des matériaux roturiers et peu conventionnels le renforce. Ce tournis, leur mésalliance déconcertante avec des matières nobles, bois et pierre, ou avec l’adoption dérisoire de riches pigments-toc, or, argent et cuivre, l’accroît. Chimères à l’étrangeté dérangeante. Ebriété de l’hybridité. Cette perplexité, le télescopage d’éléments issus, pour certains, d’un autre temps, d’un autre univers ― pigments naturels, pierres récupérées et madriers anciens ; empruntés, pour d’autres, à notre monde quotidien ― béton, ciment prompt, polypropylène, acrylique ― l’amplifie.
Leur appariement laisse deviner des décollements comme si, pudique, la forme celait sa fêlure. Dans la sculpture médusée, la lézarde est pétrifiée dans son faire ; dans la peinture délitescente, la fissure est figée dans sa défaite : la fente s’y colmate mal et subsiste un renflement cicatriciel ou un étroit coupe-feu, infime tranchée où s’entrevoit la couleur du fond. Se faire, se défaire, le temps semble arrêté. Sculpteur et peintre en écorchés taiseux.
La tradition est là, dans la ronde-bosse comme dans la surface ; l’histoire de l’art est convoquée. Loin de certaines prothèses de la création dite contemporaine, le corps est en jeu, yeux, mains, faiblesse, maladresse, savoir-faire aussi. Certes, ce n’est plus la bouche qui disperse le pigment ; certes, les mains ne façonnent plus des idoles de boue ou d’argile. Certes, des outils prolongent le bras, plus nombreux pour le sculpteur – truelles, tenailles, auges, louches et cuillères, pelles, rabots, taloches, tournettes, raclettes – que pour le peintre – pinceaux, crayons, spatules, papier de verre, pulvérisateur. Mais le doigt écrase l’acrylique, la paume l’étale ou la retranche. La main malaxe, tasse, unifie, arase. Même défiance à l’égard du léché, du fignolé, et néanmoins présence d’une sobre touche ornementale. Sculpteur et peintre en hommes de Chauvet précieux. Ennoblissement, dirait-on en filature.
Mutiques, leurs cippes et leurs stèles clament le manque, l’absence, telle une mission sans objet : cube, tube, cylindre creux dans lequel rien ne circule, rien ne passe ; écriture qui ne donne à lire que l’insignifiance d’un signe. Moulin sans paroles, sans prières. L’amorce d’une fable sans morale.


Solange Clouvel.